À première vue, une hausse de 0,005 gramme de sel par kilogramme d’eau en dix ans n’a rien de spectaculaire. À l’échelle d’un océan, pourtant, ce petit supplément peut compter. C’est ce que constatent des chercheurs dans l’eau antarctique intermédiaire, une masse d’eau froide et riche en oxygène située entre 700 et 1.200 mètres de profondeur.
Moins de banquise, davantage de sel
Plus salée, cette eau devient plus dense et descend davantage. Or, elle contribue à réguler les échanges entre les eaux chaudes proches de la surface et les eaux froides des profondeurs. Ses transformations pourraient donc avoir des répercussions bien au-delà de l’Antarctique.
Le mécanisme est finalement assez simple. Chaque été austral, une partie de la banquise fond et apporte de l’eau douce à l’océan Austral. Cet apport dilue l’eau de mer et entretient la salinité relativement faible de l’eau intermédiaire. Mais depuis une forte baisse de la banquise survenue en 2016, deux ans après un record d’étendue, cet apport diminue. Moins de glace à faire fondre signifie moins d’eau douce, et donc une eau plus salée.
Pour observer ce changement, les scientifiques ont utilisé les mesures du programme international Argo : près de 4.000 flotteurs robotisés qui relèvent la température et la salinité jusqu’à environ 2.000 mètres de profondeur. Ils ont complété ces observations par des données satellitaires et atmosphériques.
Pour les auteurs de l’étude publiée dans Nature, la rapidité du phénomène retient particulièrement l’attention. Ils évoquent une transformation comparable il y a environ 130.000 ans, mais qui s’était déroulée sur des milliers d’années, contre deux décennies aujourd’hui. Cette eau intermédiaire circule vers le nord dans les océans Atlantique, Indien et Pacifique. Elle transporte de la chaleur, du carbone, de l’oxygène et des nutriments vers les tropiques. Changer ses propriétés pourrait donc bousculer profondément ces échanges.
C’est notamment le cas du stockage du carbone. Si les eaux de surface rejoignent différemment les profondeurs, la quantité de carbone conservée dans l’océan pourrait évoluer. Dans quelles proportions, et à quelle échéance ? Les chercheurs ne peuvent pas encore le préciser.
La redistribution de la chaleur pourrait également accentuer la perte de banquise, réduisant encore les apports d’eau douce. Des effets sur les tempêtes, les précipitations et le niveau régional des mers sont aussi possibles. Le constat est donc solide, mais ses conséquences restent à mesurer : quelques millièmes de gramme de sel supplémentaires peuvent accompagner des changements bien plus vastes.